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Doublage et re-titrages approximatifs au cinéma

06/06/2022
Globish, doubleurs déchaînés et gros ratages

Le potentiel mythique d’une œuvre cinématographique tient autant à sa mise en scène, qu’à sa faculté à délivrer des répliques cinglantes taillées sur mesure pour infuser le quotidien forcément trop morne des cinéphiles. Tout être humain gaga de péloches le sait, une bonne vieille ligne de dialogue bien sentie du Parrain au moment opportun d’une soirée entre amis, et votre quotient de coolitude s’envole illico dans la stratosphère. Encore faut-il que le film cité en question n’ait pas été le résultat d’une VF totalement improbable...  

 

Le doublage baguette-jambon-beurre. 

 

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Il fut un temps où la grande majorité des cinéphiles ne maîtrisait pas du tout la langue de Shakespeare, laissant aux traducteurs et doubleurs une marge de manoeuvre peut être un brin trop vaste quant à la « francisation » des oeuvres cinématographiques Hollywoodiennes. Ce fut par exemple le cas de Danse Lascive. Pardon, Dirty Dancing. *Oui, car, nous y reviendrons plus tard, mais il va nous falloir aborder le sujet épineux des traductions des titres des films. Systématiquement littéralement traduits chez nos cousins francophones canadiens - « Hey, et si on se matait Fiction Pulpeuse ce soir les gars? » forcément, ça induit des présomptions pas très catholiques quant à vos inclinaisons cinématographiques... - eux aussi subissent parfois les affres d’une traduction fantaisiste.*  

 

 

Mais revenons à nos moutons. Dirty Dancing donc - film culte que votre petite sœur vous a très certainement contraint(e) à visionner en boucle de longues années durant - distille, tout au long de son scénario, une collection de petites perles orales kitsch et insensées, déclamées par des voix de doublage théâtrales et factices qui flirtent dangereusement avec les limites du nanard. À l’époque, on avait accusé le coup en mettant ça sur le dos des terribles années 80. Mais non malheureux! Tout cela était en réalité l’œuvre maléfique de doubleurs impétueux qui, persuadés d’avoir entre les mains une bluette mièvre et fauchée que personne n’allait jamais voir - quel flair! - se sont un peu lâchés sur le texte. Ainsi, le personnage principal, évoluant tout le film sous un alias infantilisant - « On laisse pas Bébé dans un coin » ouiii, on sait... - révèle en VO porter en réalité un prénom féministe classieux - Frances, en référence à Frances C. Perkins, la première femme de l'histoire des États-Unis à avoir siégé dans un cabinet présidentiel sous Franklin D. Roosevelt. Très clairement explicité dans la version originale lors d’une conversation sur l’oreiller entre Bébé et Johnny Castle, ce patronyme élégant se mue en un très générique Frédérique en VF, suivi d'une réflexion sans le moindre intérêt :« Frédérique, ça peut être aussi le nom d’un mec! » (inévitable gloussement niais) en lieu et place de l’explication originale. Oui bon pour le féminisme, on repassera. Que dire de la réflexion du sacro-saint papa de bébé qui lui instigue un peu plus tôt dans le film : « Je ne veux plus te voir traîner avec cette bande de margoulins (???) Et enlève ce maquillage ignoble de ta figure, tu as l’air d’une p*te. (Charmant...) » au lieu du sobre « Je ne veux plus que tu fréquentes ces gens. Et enlève ce truc de ton visage avant que ta mère te voie. » américain? Ça parlait vraiment comme ça à sa fille, un papa dans la France des années 80?  

 

Et enfin, apothéose :  

 

 

Non. Non, non, non. Baby, en anglais dans le texte, se contente d’un laconique « Ça n’a pas à se passer comme ça ». Alors oui, cette réplique altérée en particulier, reprise avec une emphase rigolarde par les aspirantes Bébés françaises, a sans doute un peu contribué au charme désuet de Dirty Dancing… On vous l’accorde. 

 

Les intitulés filmiques passés à la moulinette de distributeurs pas toujours très inspirés. 

 

Il n’est pas difficile de se figurer l’enjeu qu’un titre bien accrocheur représente pour les distributeurs. Reste que parfois, le résultat est si farfelu que le mystère reste entier quant au cheminement de pensée de ces derniers. À l’inverse des québécois, qui eux sont légalement contraints de traduire en français tous les titres de films anglophones afin de préserver notre belle langue de l’invasion des anglicismes, l’exploitation cinématographique à la française laisse le libre arbitre à ses acteurs. De nombreux long-métrages conservent donc leur titre initial, mais lorsque celui-ci semble incompréhensible ou imprononçable pour le français moyen, une pratique de plus en plus monnaie courante est appelée à la rescousse : le globish. Une traduction «en angliche » en quelque sorte. Le globish désigne une version simplifiée de l’anglais, accessible aux non initiés. Et voilà donc American Hustle devenu American Bluff, plus facile à articuler au guichet du cinoche du coin par exemple. Et les exemples ne manquent pas : The Man Who Wasn’t There, des frères Cohen - 2001 - devient The Barber dans l’hexagone, Silver Lining Playbook – David O.Russell, 2012 - Happiness Therapy, The Best Exotic Marigold Hotel - John Madden, 2012 - Indian Palace, et cetera, et cetera... 

Pratique souvent décriée, le re-titrage est un art bien plus subtil qu’il n’y parait. Empesé par d’écrasantes contraintes commerciales, il s’apparente souvent à un véritable casse-tête pour les traducteurs. Et tout particulièrement lorsque l’option d’une traduction en bonne et due forme est retenue. Un mot hasardeux, et c’est toute l’intégrité de l’œuvre qui est menacée. Sans oublier que tout cela doit être contenu dans neuf syllabes maximum si possible. En France, le procédé fonctionnant au cas par cas, le constat général de cette pratique est pour le moins... hétérogène.  

Il arrive que la traduction littérale d’un titre ne soit pas très vendeuse : exemple avec le chef d’œuvre de Micheal Cimino, The Deer Hunter, autrement dit, Le Chasseur de Cerf. Pas terrible en effet. Et franchement, Voyage au Bout de l’Enfer, ça claque plutôt pas mal.  

 

 

Autre exemple ardu mais réussi : le fantastique Furyo de Nagisa Oshima - 1983 - qui affiche le non moins merveilleux David Bowie au casting (manque total d’objectivité journalistique de notre part, veuillez nous en excuser). Œuvre britannique et nippone, le film est donc titré dans les deux langues, respectivement : Merry Christmas Mr Lawrence - « Joyeux Noël M. Lawrence » en référence à une réplique du film prononcée en anglais par un soldat japonais - et - attention là ça devient pointu - Senjo No Meri Kurisumasu, à savoir, « Joyeux Noël au Champs de Bataille » dans un japonais anglicisé - Meri Kurisumasu étant la traduction phonétique version soleil levant de Merry Christmas : un choix délibéré, mettant en valeur le cœur scénaristique du film, l’amitié ambiguë entre deux soldats - un britannique emprisonné et son geôlier japonais - et par conséquent, la collision entre deux cultures. Compliqué pour les français de relayer cette idée sans tomber à côté. En s’émancipant totalement du titre original et en optant pour le sobrissime Furyo - prisonnier de guerre en japonais - le titre français conserve la substance du film, tout en lui offrant une accroche subtile et pertinente.  

Cela dit, l’imagination des traducteurs peut s’avérer parfois un poil trop débordante : exemple évident avec le film d’action culte des eighties, Die Hard. Un intitulé original impossible à intégrer pour Jean-Michel François du Calvados*, nous sommes d’accord. *Cette personne n’existe pas, nous l’avons créée de toutes pièces, à des fins explicatives.* Mais comment ce « dur à cuire » s’est-il soudainement transformé en Piège de Cristal? Incompréhensible. 

Et puis il y a les sacrilèges. The Shawshank Redemption paie le prix fort l’incompétence des « têtes pensantes » ayant opéré le choix de son titre d’exploitation français. Certes, son patronyme original aurait été compliqué à adopter tel quel par le peuple français - avouez que Shawshank, quand même, c’est pas très facile à dire pour nous gaulois... Certes, une traduction littérale était donc quelque peu compromise. Mais pourquoi, ô pourquoi, avoir opté pour le titre le plus divulgâcheur de tous les temps, Les Évadés ? Remarquez, quand on sait que le titre chinois de Sixième Sens était « C’est un Fantôme! », on se dit que finalement, on est pas les cinéphiles les plus à plaindre...  

La traduction du contentant - les titres - comme du contenu - les répliques – cinématographique n’est donc pas une science exacte. La multiplicité des enjeux, commerciaux, artistiques, linguistiques ou culturels, rend la pratique très épineuse. Saluons donc le travail – souvent irréprochable tout de même - des professionnels de la traduction et du sous-titrage audiovisuel, qui se triturent sacrément les méninges pour nous rendre compréhensible l’intention des réalisateurs étrangers. Respect. 

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